Message du Cardinal André Vingt-Trois

« Comment comprenons-nous que l’Église est appelée à être témoin du Christ dans une société profondément transformée ?»

ENTRETIEN Cardinal André Vingt-trois, archevêque de Paris, président de la Conférence des évêques de France

Après deux mandats à la tête de la Conférence des évêques de France, dont l’Assemblée plénière s’ouvre aujourd’hui à Paris, le cardinal André Vingt-Trois n’est pas rééligible. Il dresse un état de l’Église de France, entre mobilisation contre le « mariage pour tous » et avenir des communautés chrétiennes.

il y a un an, La Croix qualifiait l’église en France de « fragile mais vaillante » . Vous retrouvez-vous dans cette formule ?

Cardinal André Vingt-Trois : Jean-Paul II disait que la France était le pays de la sainteté. Cet héritage glorieux peut se révéler pesant si l’on a la mauvaise idée de se comparer au passé, en oubliant que cette profusion de sainteté était cantonnée dans une partie assez restreinte de la population. Frédéric Ozanam, dont nous fêtons le bicentenaire de la naissance, a certainement des héritiers méconnus et pas encore promus sur les autels ! Je pense à ce groupe de jeunes professionnels parisiens (La Croix du 24 décembre 2012) qui a lancé un projet de cohabitation avec des personnes sans domicile fixe. Il existe aussi de nombreuses initiatives, peu visibles, en matière d’accompagnement scolaire, d’alphabétisation… De ce point de vue, on peut dire que l’Église en France est vaillante. En tout cas, qu’elle est vivante, enracinée dans la prière, et pleinement intégrée à l’Église universelle.

L’église de France est-elle fragile ?

Card. A. V.-T. : Je l’espère ! Sa ressource principale, ce n’est pas son patrimoine mais sa fragilité, le fait qu’elle repose sur la force de Dieu. Pour que la puissance de Dieu se manifeste en nous, il faut que nous éprouvions notre faiblesse. Celle-ci doit être apparente pour qu’il soit clair que ce n’est pas nous qui évangélisons, mais le Christ. Cependant, je ne crois pas qu’il y ait en France, dans les corps intermédiaires, beaucoup d’organisations capables, comme l’Église, de rassembler des millions de personnes chaque semaine. La messe dominicale demeure, dans une société de fragmentation et de désintérêt pour le collectif, l’un des rendez vous les plus suivis.

Qu’est-ce qui a mobilisé votre énergie depuis six ans ?

Card. A. V.-T.: L’un des objectifs, avec mes deux vice-présidents, Mgr Laurent Ulrich et Mgr Hippolyte Simon, était de faire vivre à la conférence épiscopale une expérience de communion et de solidarité, d’enrichissement et de tolérance mutuels. Ce qui n’est pas forcément évident, étant donné la lourdeur mécanique d’un travail avec plus de 100 évêques. À Rome, lors des visites ad limina cet automne, j’ai pu constater que nos interlocuteurs remarquaient notre unité. Non que nous soyons d’accord sur tout, mais nous sommes capables d’assumer des différences sans briser la communion épiscopale.

Avez-vous eu le sentiment de préparer les catholiques aux changements à venir du fait de la baisse du clergé et la montée en responsabilité des laïcs ?

Card. A. V.-T.: L’Église en France est confrontée à des mutations autrement plus importantes que la question du ratio entre prêtres et fidèles. Elle est confrontée à une question cruciale d’évangélisation qui résulte de l’effacement progressif des traces de références chrétiennes dans la culture moderne. Peu à peu, les orientations chrétiennes deviennent un particularisme culturel. Or, notre expérience ecclésiale française véhicule une vision inconsciente d’une coïncidence entre l’Église et la société, entre l’Église et le pouvoir. Coïncidence qui n’est plus revendiquée de façon symétrique depuis la Révolution française. Il faut intégrer l’idée que l’on n’est pas français et automatiquement catholique. Nous sommes passés d’un christianisme sociologique à un christianisme de choix. Ceci me semble être la transformation la plus importante, à laquelle nous sommes très inégalement préparés. C’est sur ce point qu’il faut aider les catholiques à évoluer et à prendre conscience de leur particularité s’ils veulent exercer leur mission à l’égard de tous.

Quelle peut être la place des catholiques dans la société, au-delà de la posture de contestation qui a été souvent la leur dans le débat sur le « mariage pour tous » ?

Card. A. V.-T. : Votre question supposerait que le débat politique épuise toutes les possibilités de débat dans la société. Heureusement, un nombre important de catholiques prend sa part du débat politique. Mais c’est peut-être un travers français que de penser que tout débat collectif est forcément politique. Or, certaines questions concernant l’existence humaine et l’avenir de l’homme ne se réduisent pas à des options politiques. Sur le chômage ou la fin de vie, l’Église doit jouer un rôle qui n’est pas celui d’un acteur politique : elle provoque la réflexion et oblige le politique à prendre conscience

( Article du journal « La Croix » du mardi 16 avril 2013)

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